Jamais sorti de sa ville, il ne connaît pas les couleurs des ailleurs. Il marche. Depuis 50 ans. Son trajet est rouge. La rue est bordée de petites maisons de briques. Pas les mêmes que celles des bobos du vieux-Lille. Un rouge plus crasseux, le ravalement en moins. Un rouge sans éclat. Celui des yeux rougis au charbon de la mine. Celui des mains sorties des manufactures de textiles de Roubaix. Il marche. Sa trajectoire est rouge, du Losc au « Parti » et jusqu’à son compte en banque. Aujourd’hui, il porte le maillot du Losc. Ce soir, il y a match. Contre Liverpool. Rouges contre rouges.

Droit devant, une gamine d’à peine vingt ans. Belle, un appel rouge vermillon aux lèvres. Moulée dans le maillot rouge de Liverpool. L’Amour au coin de la rue Armand Carrel ? Il a une subite envie de l’interpeller. De lui demander si le rouge est plus rouge ailleurs, dans son pays. On pense toujours que le rouge est plus rouge ailleurs. Miser sur le rouge d’un autre tapis de jeu pour échapper à ses noirceurs et gagner des jetons de possibles. Cette fille lui donne le vertige. Il remarque qu’il y a aussi du vert sur le maillot de Liverpool. Il aurait bien envie de se mettre au vert, avec elle.

Mais dans quelle langue l’aborder ? Il ne parle pas anglais. La langue serait-elle frontière ? Le vocabulaire des couleurs lui échappe. Le rouge, le vert, l’impossible spontanéité. Il se dit que puisqu’il y a barrage, le meilleur moyen serait de l’embrasser, pour libérer les flots de son émotion. Avec la langue, on embrasse le monde, peu importe le pays, non ? Pourtant, il marche. Encore. Suivant son fil rouge. Sans dénouer la langue. Liverpool est loin, sur la carte.

Sur quelle carte épingler nos frissons ? Le plan est neutre. Les cartographes ne rendent pas la vérité de nos proximités humaines, par-delà les bornes des cadastres. Leurs échelles, leurs trames, leurs couleurs sont pratiques, mais loin des hommes. Nos cartes intérieures ont bien d’autres reliefs. C’est à pied, à pas d’homme, que se tracent la topographie et les couleurs de nos vies. Nos pensées voyageuses et nos choix y bouleversent sans relâche nos contours, nos géographies intimes, nos trajectoires libérées. Nos cartes intérieures se muent au gré de nos temps, hors nos âges, hors le Temps.

Un jour, la concordance de leurs temps lui paraîtra moins incertaine.

Un jour, il redessinera ses cartes intérieures.

Un jour, il ira à Liverpool. À 631,2 km (Carte IGN).

« La concordance de nos temps répare en quelque sorte le trop grand éloignement des pays »*

* D’après un vers de Racine (honteusement inversé et trafiqué), dans la seconde préface de Bajazet.