C’est à hauteur de petite fille que je vois encore ce jardin. Immense. Quatre heures de tonte pour venir à bout de la pelouse persillée de pâquerettes et de pissenlits. Immense. Un pays tout entier où les cow-boys rencontraient les Indiens pour la trêve du goûter, au sommet de l’une des trois petites collines. On y pénétrait par une large allée rose qui menait à la maison. Les jours de grosse pluie, le rose, en pente, façonnait des canyons et teignait le sol gris du garage.

Dans la largeur, une frontière de buis d’un bout à l’autre de cette immensité marquait les mille mètres carrés du territoire de mon père. Terre interdite, plantée de sentinelles (poireaux, carottes, tout un régiment de pommes de terre) et d’un stock de boulets de canon (tomates, melons, citrouilles). Sur les semis fragiles, le moindre pas trahi par son empreinte, nous vouait Cathy, Steph et moi à la colère hirsute et beuglante de mon père (un ours). Il n’a jamais partagé son potager. Nous n’en avons connu aucune parcelle, aucun secret, aucune émotion.

Les arbres étaient nos plateformes d’observation favorites. De grands chênes centenaires (du moins les imaginions-nous aussi vieux) entouraient le jardin. Depuis nos cabanes (là-haut et ailleurs), on observait notre mère, courbée sur ses parterres de fleurs ; nos bouches, en cachette, gavées de bonbons. Le parterre de roses, le parterre fouillis à l’anglaise, le parterre ordonné des pensées, le parterre de roses encore (celui-là, un jour, ma mère, myope et distraite, y a fait un vol plané), le parterre des semis pour préparer les autres parterres.

À ma mère, les parterres. À mon père, le potager. À nous, le reste. Les arbres et la pelouse grillée de l’été. Et la piscine, centrale, qui fut le meilleur moyen d’attirer les copains chez nous. Notre terrain de drague favori. Défilé de sirènes en maillot de bain et exhibition de plongeons musclés. « Mate comme je fais bien la bombe ».

La grande terrasse autour de la piscine rassemblait parfois les petits comme les grands chefs d’État. Déjeuners officiels au protocole établi.

Mon père, en tenue sale de jardinage mais les mains propres, régnait sur le barbecue (la viande rouge : une affaire d’hommes).

Ma mère, en robe légère, y apportait fièrement le potager de mon père, retravaillé en ratatouille, ou en frites le dimanche. (En réalité, je crois qu’elle descendait prudemment les marches ralliant la cuisine à la terrasse, pour éviter un nouveau vol plané. Cela lui donnait une allure lente et majestueuse).

Et nous, toujours en maillot, baissant d’un ton : « les enfants ne parlent que si on leur adresse la parole ».

Ce jardin, comme la maison, a été détruit, fragmenté en lots aux frontières désormais cadastrales.