L’odeur te saisit, elle te prend par surprise dès que tu pousses la porte. La première fois, tu la prends dans les narines comme un coup de poing. Tu marques un arrêt brutal, la refusant d’abord : tu respires par la bouche. Mais ta gorge se bloque. Alors tu cèdes. Quelque chose ici faisande, fermente, pourrit. Des vies se décomposent.

Comment une telle brutalité peut-elle venir d’une odeur aussi lente ?

Pour te pénétrer à grand fracas et ne pas te laisser le choix. Alors elle diffuse lentement, pour ne plus disparaître.

L’odeur du hall d’entrée de l’hospice des vieillards a le gris-verdâtre des visages déjà morts, regroupés là, condamnés exemplaires offerts aux visiteurs. Fauteuils contre fauteuils. Têtes penchées vers le sol, bras inertes de figurants, épaules affaissées de vaincus, déjà dans le lent mouvement vers la terre.

Ce n’est pas l’odeur de vieux, un peu piquante et aigre mais cirée de la maison de nos grands-parents. Ce n’est pas le parfum suranné d’un intérieur aux vieilles boites à biscuits en fer, aux moquettes chargées de poussière, aux fards à joues périmés. Ce n’est pas celui du repos, des lourds fauteuils moelleux et désuets, de l’édredon en plumes, usé mais douillet. Pas non plus l’arôme tenace du café chicorée réchauffé, ni celui du pain chargé d’humidité, rien de celui du feu de bois ranimé sur les braises tant que dure la vie.

C’est un effluve charognard, qui lacère et pille les vies, gobe les corps échoués que plus rien ne fera vibrer. Une odeur morne de requiem. Celle qui broie les individualités dans le grand charnier de l’Humanité.

C’est le dernier relent, peu glorieux et sans espoir. Le fumet de la capitulation.

Dans cette pestilence, sans doute mourrons-nous avec soulagement.