Ils m’ont sorti de la cave, du vieux congélateur débranché. Cercueil d’objets désormais inutiles, mais entassés au cas où. Ils déménagent. Trente-huit ans de solitude. J’ai haï cet endroit. Il puait l’aigreur des encombrants. Leur pathétique mélancolie d’avoir été aimés puis remisés. Moi, je n’ai connu que la rancœur et l’amertume. Je suis devenu méchant. Bien avant la cave, violemment banni. Tu m’as défiguré un soir de Noël.

Pourtant, j’étais le plus adorable des poupons. Blondinet aux yeux doux et bleus bordés de grands cils noirs. Salopette en jean et polo rouge tendance. Tête d’ange aux joues rosies de gaîté. Ta mère m’avait choisi ! Préféré à la gracieuse poupée en promotion à côté de moi. Elle avait fondu pour moi, parce que je sentais la vanille et que je riais, docile, quand on m’appuyait sur le ventre. Et je disais « maman ! » si l’on effleurait ma main. Ta mère pensait que tu saurais me faire rire au creux d’un câlin, que tu me promènerais fièrement en me chantant des berceuses. Ta mère pensait que. Pensait pour. Ne pensait pas à. Ta mère m’avait choisi chez Édouard Leclerc même si j’étais un peu plus cher. L’amour ne s’offre pas au rabais. Petit tour en charriot, sous un ciel scintillant de guirlandes. Emballé par Noël. Bientôt mon adoption, pleine et entière.

J’ai passé tout le calendrier de l’avent à te rêver. Gestation heureuse au fond du placard avec un microscope blanc et un roman de Roald Dahl : « Kiss kiss » : baisers glaçants et mortels.

Au matin de Noël, très tôt, ta course précipitée vers moi. J’étais le plus gros paquet, celui auquel on ne peut résister. Celui que l’excitation déchire avec frénésie. J’avais envie de rire, mais il fallait que j’attende ta main sur mon ventre. Te surprendre « Maman ! » et voir ton visage s’illuminer.

Tu m’as détesté au pied d’un sapin de Noël. « Maman ! » Déni de maternité. Tu ne m’avais pas rêvé. Tu avais déjà élevé tellement de poupons. Trop vieille pour repartir dans les couches. Les poupées ne grandissent pas. Elles babillent des « Maman ! » en ostinato. Horripilant ! Quand les fillettes veulent défaire leurs couettes et s’émanciper. Couper le cordon. Toi tu avais 9 ans. Et demi. Et un microscope blanc bien plus intéressant. La journée est passée, je suis resté emballé.

Ce n’est que le soir, dans ta chambre que tu t’es débarrassée de moi. Violemment sorti du carton. Tiré, jeté à terre. Maltraité. Tu chuchotais avec rage, dents serrées « Je voulais un mange-disque ». En cachette, tu as pris le coupe-papier dans le bureau. Pas assez acéré pour mon épaisse peau de plastoc. À pas de loup, tu es allée chercher le couteau d’office. Planté dans le tissu de mon corps mou. Me faisant rire une dernière fois. Planté dans mon visage de vinyle. Planté dans le gras synthétique de ma main. Je ne sus dire que « Maman ! ».

Ta mère ne s’est rendu compte de rien. Elle offrait des jouets comme des preuves irréfutables d’amour. Aveugle aux métamorphoses, aux drames. Sourde aux appels, aux confidences. Sans goût pour les baisers (sinon ceux de Roald Dahl).

Après des années, elle m’a descendu dans la cave sans me voir, anonyme dans une brassée de poupées. Logé dans le vieux congélateur. Au cas où.