L’éponge de vaisselle

L’éponge patiente près de l’évier étincelant. Son office accompli, on la pose, rincée et encore humide d’avoir frotté, lavé. Crasse, gras, traces, dépôts, gadoue, miettes et souillures. L’éponge est laborieuse, appliquée, obsessionnelle. Bipolaire, biface.

D’un côté, de miraculeux cratères jaunes aspirent chargés d’eau chaude, le liquide savonneux. Puis, sous la pression, ils expriment ce mélange, jacuzzi bouillonnant et moussant, pour glisser en légèreté, en douceur insistante, formant une répétition de cercles pour rendre leur flamboyant aux décors délicats des assiettes. La matière spongieuse tournoie et grince sur les bords des verres marqués des traces laissées par des lèvres rouges et des doigts gras. Elle brave mille torsions, contractions, serrements, étranglements pour toujours revenir à sa forme initiale, impeccable et ergonomique pour la main au travail.

Un autre côté, plus hostile, souvent vert toujours rêche, abrasif pour les caquelons noircis, les marmites trop mijotées, les ustensiles durs à cuire, les fonds de sauce mal léchés, les restes desséchés, les vieilles tâches rebelles. Et c’est, non plus en cercles, mais en va-et-vient appuyés qu’elle décape, récure, insiste avec patience et fermeté. Jusqu’à faire disparaître. Jusqu’à faire rutiler.

Passant entre toutes les mains comme la libertine de la maisonnée, elle garde en son sein poreux les pires virus et bactéries qu’elle sème à l’envi. Car elle nettoie à ses dépens, souillée, contaminée au fur et à mesure de ses bons services. L’odeur de rance, de moisissure (elle ne sèche jamais totalement), le relent d’humidité définitivement ancrée au plus profond de ses abysses mous, signalent l’instant de sa mise au rebut. Quand les mains domestiques qui la laissent dans l’évier sentent davantage la vieille éponge que la mousse citronnée. Quand sa déliquescence va jusqu’à l’effritement. Quand le grattoir vert se décolle et rebique. Elle est usée, lessivée. Il faut jeter l’éponge.