Ce soir-là ? Vous voulez vraiment que je vous raconte ?

C’était un soir comme les autres. La soupe. Le feu. Le chat de Miguel sur mes genoux. Je l’attendais Miguel.

Miguel ?

Oh, un enfant comme les autres. L’école. Les copains. La fête. Oui, quelques bêtises aussi. Rien de plus méchant que la marijuana, l’alcool, les petits larcins.

Ce soir-là, j’étais une mère comme les autres. Comme vous peut-être. Un peu inquiète, comme à chaque fois que la nuit avançait. Surtout depuis qu’il fréquentait Venegas. Pedro Venegas. Je n’aimais pas, non vraiment, je n’aimais pas du tout qu’il traîne avec Venegas. Un oublié de Dieu. Pas une brebis égarée, non. Une bête plus féroce que ça. Un déglingué.

Ce soir-là comme les autres, la nuit s’est effondrée sur moi. Avec une telle violence que mon corps s’est enfoncé dans la terre. Ensevelie, je vous parle depuis les ténèbres. Dieu m’a foutue dans un trou. Il y a 28 ans.

Mon fils est le condamné n° 01 096 146. Il s’appelle Miguel Angel Martinez. Il vit dans le couloir de la mort de la prison de Laredo, Texas.

Ce soir-là, il avait 17 ans. Ruben Martinez en avait 20, Daniel Duenez 14 et James Smiley, notre pasteur baptiste de Laredo, 33. Ruben, Daniel et James sont morts tous les trois. Refroidis à la hache et au couteau. Venegas, la hache. Miguel, le couteau. Ça s’est passé dans la maison du pasteur. Miguel en avait les clés parce qu’il travaillait pour le pasteur James. Venagas a raconté que Satan voulait les âmes des habitants de cette maison. Mon Miguel, lui, il a eu peur. Si vous saviez comme il a eu peur. Il savait qu’il fallait qu’il tue ces gens pour rester en vie face à ce monstre. Il n’a pas réfléchi, il a seulement eu peur. Venegas n’avait que 16 ans. Vous savez bien qu’on ne condamne pas à mort les enfants de 16 ans ici au Texas. Mais on condamne à mort ceux de 17. Vous trouvez ça normal ? Ils avaient trois mois d’écart, mais Venegas est né en janvier. Quelques jours après le début de l’année. Quelques jours qui lui ont sauvé la vie. Mon fils, lui, attend la mort depuis 28 ans.

Vous m’avez raconté la douleur des mères des victimes. Il y a eu des fleurs, des articles, des hommages, des prières, des funérailles, des comités de soutien, des commémorations. Et des fleurs encore.

Aucune fleur pour éclairer mes ténèbres.

Après l’horreur, la colère, l’indignation, beaucoup de douceur pour elles. Pour que leur vie continue, pour que la nuit s’arrête. Tous ces bras, ces épaules, tous ces cous offerts pour recueillir leurs larmes et chasser leur chagrin. À présent que le temps a passé, ces mères-là peuvent sourire au portrait de leur fils posé sur la cheminée.

Moi, je n’ai que la boue et le fond de ce trou.

Après l’horreur, la colère, l’indignation, je n’ai eu qu’un verdict, une autre nuit sans fin s’effondrant sans relâche sur moi. Me plaquant sans répit plus profond dans la vase. Terrassée une première fois ce soir-là. Anéantie à nouveau par la sentence. Effondrée chaque jour un peu plus. Une promesse de mort. Une attente sans espoir. Vous savez, moi, je ne reconstruis rien malgré le temps qui passe. Aucune photo accrochée à mes murs.

Comment sourire et se relever quand l’effondrement dure depuis autant d’années ? Quand des tours s’effondrent, on les reconstruit. Quand une digue cède, on la rebâtit. Mais que faire quand une vie s’effondre, mais qu’elle est toujours là ? On ne peut rien y faire. On attend juste que le cœur qui cogne le sol finisse par s’arrêter.

Oui ! Je peux vous dire que oui ! J’aurais aimé être une mère de victime ! Je serais tombée, comme les autres. J’aurais mangé la terre et gobé vers et mouches tout gorgés de sa vie. J’aurais pleuré, crié, mais j’aurais eu des fleurs, des épaules et des cous. Et mon Miguel riant, dans son plus bel habit, encadré exposé dans le salon. Et aujourd’hui, je parlerais à son image dans un sourire mélancolique, mais un sourire quand même !

En vous offrant un thé, je vous dirais : il était beau, gentil, intelligent ! Et tellement serviable. Généreux aussi. Et puis, vous savez, il était bon-chrétien, il aidait le pasteur et on allait ensemble à l’église de Laredo le dimanche. Un jour, après son travail, il a sauvé une petite fille de la noyade. Il a plongé dans le canal, sans réfléchir ! Ses parents à la petite sont tellement reconnaissants qu’ils viennent me voir souvent, m’apporter des cookies, me parler de mon fils, me serrer dans leurs bras pour soutenir ma peine.

Je vous dirais tout ça.

Et vous poseriez vos mains sur les miennes.

Et nous irions au cinéma. Parce que la vie continuerait. Et que le jour aurait fini par chasser ma nuit.